Karel Toman

Karel Toman

Karel Toman

Sluneční hodiny, Tuláci (1908)

[Le cadran solaire, Vagabonds]

Poésie prolétarienne, pèlerinage du peuple

Arne Novák qualifie Toman de « triste vagabond de métropoles mondiales ». Cet héritier de la tradition lyrique conçoit la poésie comme l’expression nette et chantante des sensations inspirées par des expériences acquises au cours de la vie. Le poète, tel un promeneur, garde la matière à écrire le temps qu’elle mûrisse. Dans les recueils de poésie Melancholická pouť [Pèlerinage mélancolique], ou Sluneční hodiny [Le cadran solaire], ressurgit le motif de l’errance qu’elle se situe dans la ville ou dans la nature. Karel Toman se donna l’allure, dans sa vie personnelle et littéraire, d’un personnage d’anarchiste. Son poème « Tuláci » [« Vagabonds »], est un écho à la situation historique, notamment à la révolution russe en 1905. Les personnages de ce poème, même s’ils sont représentés d’une manière fort caricaturale ont été créés d’après des exemples pris dans la réalité. L’arrière-plan de la révolution russe de 1905 permet à l’auteur de développer une allégorie des temps nouveaux. Le réseau sémantique de la première strophe de ce poème est une réécriture d’images bibliques. Le pèlerinage des vagabonds est une allégorie de l’époque.

Ils marchent à travers le monde, les lys champêtres,
avec une âme innocente d’apôtres.
Chacun récolte même s’il ne sème pas
ils s’assiéront à la même table
et les bonnes Marthe et Marie
versent un verre de vin
et tous se réjouissent en Dieu.

Toman poursuit par une métaphore de la misère humaine subie pendant la guerre. Elle commence par l’image d’une terre affamée. Le poème, conçu comme une déambulation à travers le pays dévasté par la faim oppose les tableaux champêtres à la vision de la ville.

Ta faim, ô, terre, vit en eux,
ta faim sainte les inspire.
Dans les métropoles magnifiques
le fils de l’homme vagabonde,
malade, déchiré et fatigué.
Le monde des riches se promène dans un cortège de femmes
et dans le miroitement des bijoux.

Dans ce poème, la dimension de la marginalité des vagabonds est absente. Ils incarnent, au contraire, l’humanité qui continue à avancer malgré leur fatigue et les difficultés. Sa vision unanimiste accompagnant le thème du retour des nations vers leur propre patrie et le mode d’écriture pratiqué dans ce poème font partie des traits caractéristiques de l’œuvre de Karel Toman. Le style bref, dépourvu d’ornements, est aussi proche de l’écriture de Viktor Dyk, écrivain que le poète fréquentait notamment à ses débuts.
Dans le poème « Hlad » [« Faim »] le poète met en scène d’autres personnages de pèlerins qui s’acheminent vers la « Jérusalem » des ouvriers – Moscou. Le poète utilise toujours le même réseau sémantique d’images bibliques. Le pèlerinage des masses désespérées par la faim et la misère devient le chemin du Calvaire.

Le voile immatériel de la lune
balaie la route pour leurs pas :
les petits pèlerins, il y en a des milliers
jour et nuit, marchent sur le chemin du Calvaire
vers le devant, à l’ouest, là, à Moscou.

Le pèlerin, dans le contexte de la révolution russe de 1905 devient un symbole de l’homme en action. Il semble que l’image pieuse du pèlerin accomplissant un chemin vers un lieu de culte fait place à la souffrance et au sacrifice. Le pèlerinage est pourtant vu comme une purification et comme une preuve de dévotion. Ce qui unit le pèlerin religieux et les pèlerins de Toman est leur volonté de servir une idée, une philosophie qui détermine leur vie. La parenté entre le personnage du marcheur légendaire, le philosophe errant ou le promeneur et le pèlerin révolutionnaire est donc à chercher dans leur détermination à agir en fonction des idées reçues.
Toman exploite abondamment dans sa poésie le thème du pèlerinage. Dans son poème Pèlerine, il crée une compagne au voyageur. Une fée surnaturelle qui pourrait être comparée au Juif errant pour son ubiquité.

[…] et dans ses yeux sombres un conte de fée se miroitait
de ses villes et pays qu’elle me racontait.

- Pèlerine triste, cœur sans maison,
ombre mouvant sur un cadran du monde.

Ce personnage incarne aussi la compagne et le guide des voyageurs dans les villes inconnues :

[…] Souvent au coucher du soleil
elle t’accompagne dans les villes lointaines,
prête à accepter de porter le fardeau de la tristesse avec toi
et elle va avec toi dans des ports assombris par le brouillard
et murmure doucement : Bon vent, bonne mer !

Cette apparition mystérieuse de la compagne de voyage et l’évocation de l’univers de contes de fée placent ce personnage de vagabonde sous la mystérieuse lumière d’un univers mythique. L’exclamation à la fin du poème fait écho aux légendes marines. Les deux exclamations écrites en français ajoutent de l’exotisme et de l’étrangeté au poème. L’ensemble du Cadran solaire de Toman semble assez incohérent. On y trouve des poèmes inspirés par des événements politiques et des textes ludiques ou fantastiques. Ce qui caractérise les écrits de ce recueil est le mouvement. Celui-ci est présenté d’un côté comme une déambulation concrète, de nombreux vagabonds et pèlerins se fraient un chemin vers un nouveau monde, de l’autre, il y a de la place pour une réflexion d’ordre sémantique. Le travail sur la langue se présente aussi comme un pèlerinage du poète marcheur à partir des « eaux de Babylone », qui cherche une forme figée de l’expression, mûrie par la réflexion. C’est pour cette raison que X. F. Šalda désignait la forme des vers de Toman comme des épitaphes ou des épilogues.
Ainsi, chez Toman, nous assistons à une synthèse de l’image du pèlerinage spirituel avec une vision de masses d’hommes marchant vers un meilleur avenir. Cette image, à traits utopiques, s’inscrit dans un contexte plus large, cherchant à trouver une manière de figer les tableaux poétiques, par un langage mûri et par une expression juste et réfléchie, afin de traduire l’expérience du réel dans ses poèmes.

Kristýna Matysová