Karel Hynek Mácha

Karel Hynek Mácha

Karel Hynek Mácha

L’image de la ville dans Marinka

Mácha a été un excellent observateur. Les notes dans ses carnets en témoignent. Ceci est aussi frappant dans les descriptions rapportées dans son Journal lors de la visite de l’empereur Ferdinand Ier d’Autriche à Prague. Même si les pèlerinages aux montagnes et à travers le pays semblent davantage inspirer le jeune poète, la ville de Prague a également marqué son imaginaire.
Le récit (si l’on peut qualifier ainsi le genre de Marinka encadré par une ouverture et un finale et composé de deux actes séparés par un intermezzo) se déroule à Prague. On pourrait parler du début de l’écriture réaliste de la ville qui s’est développé quelque dizaines d’années plus tard, par exemple sous la plume de Jan Neruda ou de Jakub Arbes. Or, les endroits où se situent les scènes de Marinka ont aussi une valeur symbolique. Růžena Grebeníčková, auteur d’une étude consacrée à la représentation du chemin dans Marinka, constate que le texte contient des motifs bibliques et mythologiques. Daniela Hodrová a cherché dans Marinka des signes ésotériques.
Le Jardin du comte Canal, l’horloge de la mairie sur la place de la Vieille ville, ainsi que le pauvre quartier Saint-François sont dotés d’un sens que nous tâcherons d’élucider. Le récit s’ouvre par une scène dans un jardin nommé Kanálka, dont l’appellation est issue du nom de son propriétaire, le comte Josef Emanuel Canal de Malabaila. Cet endroit clos servait aux Pragois de lieu de repos, d’amusement et de rencontres mondaines. Fondé à la fin du XVIIIe siècle, le jardin était le plus grand et le plus beau de Prague. Helena Lorencová, dans son étude consacrée aux parcs romantiques, remarque que les jardins créés au tournant du XVIIIe et XIXe siècles par les francs-maçons ont été dotés d’éléments spécifiquement symboliques. Aussi au centre de Kanálka (dont le fondateur mentionné ci-dessus était un franc-maçon) où aboutissaient tous les chemins, s’érigeait un monument avec le symbole maçonnique, une équerre et un compas. En ce lieu favori de la bourgeoisie, des jeunes amoureux, des étudiants et d’autres citadins, on pouvait admirer des temples antiques, pavillons et petits ponts chinois, fontaines, orangerie, ermitage, volière avec des oiseaux exotiques, parc zoologique, lacs artificiels etc. Il s’y trouvait un centre de recherche en botanique et des expositions agricoles s’y déroulaient. Ces constructions artificielles reflétaient la volonté des bâtisseurs de marier la nature avec la culture. H. Lorencová remarque que le but des parcs construits par certains acteurs de la renaissance nationale tchèque (le comte Špork ou Antonín Veith) était d’éduquer les promeneurs et de les sensibiliser aux motifs liés au passé national tchèque. Kanálka a joué un rôle éducatif. Ce jardin était toutefois loin d’être un endroit accueillant et parfait. Il n’était pas ouvert à tous. Le comte Canal en interdisait l’accès aux Juifs, sous prétexte que leur politique financière, menée dans l’esprit de leur cupidité, représentait un danger pour toute l’Europe. Nous ignorons si Mácha connaissait le panneau affiché à l’entrée du parc portant l’inscription « accès interdit aux Juifs et aux chiens ». Son récit ne mentionne ni ce fait ni les endroits recherchés par les visiteurs. La description de ce lieu débute par les portraits de gens qui le fréquentent.

Quel grouillement, comme les gens sont divers ! Bariolées, les toilettes féminines se mélangent aux sombres costumes des hommes. À gauche et à droite, on se salue et on fait des courbettes ! Jardin du comte Canal, ta gloire s’élève à nouveau parmi les arbres ressuscités ; les beautés praguoises se pressent à nouveau vers toi pour leurs réunions coutumières ! […] Quel grouillement, comme les gens sont divers ! Et sur toute cette troupe, l’amour étend son aile, comme la musique – qui joue, tout le jour durant, au milieu du vaste espace, devant le café – étend jusqu’à son dernier accord au-dessus des tables occupées ; comme le soir clair étend ses rougeurs roses au-dessus des ombres vertes du jardin, durant tout ce jour chaud qui passe.

Au commencement, la flore de ce parc pâlit devant les parures bigarrées des jeunes pragoises. Les plantes et arbres sont mis au second plan, le parc est d’abord un lieu idéal pour nouer des relations sociales. D’après Gilbert Durand, le grouillement, en tant que mouvement propre aux insectes relève du symbolisme animal négatif. Gaston Bachelard désigne le fourmillement comme une « image fugitive qui devient une idée première » . Ce mouvement anarchique renvoie à l’archétype du chaos. Durand le caractérise en tant qu’image angoissante d’un changement brusque. C’est précisément ce changement qui est la première expérience de l’homme du temps. Le jardin du comte Canal paraît, au premier abord, comme un endroit paradisiaque, or, derrière le fourmillement se cache une image du chaos, souvent présente dans l’iconographie infernale. Mácha oppose à l’image du temps et de sa volatilité incarnée par la foule, celle des « arbres ressuscités » qui symbolisent le renouveau cyclique de la nature, ils annoncent le retour du printemps. Après avoir observé les Pragois endimanchés, Hynek, le narrateur aux traits fortement autobiographiques, s’écarte de la foule et contemple une fleur. Cette image est annonciatrice du destin de sa future bien-aimée Marinka.

Je marche sur les parterres des fleurs échauffées par la touffeur du jour, des plantes étrangères, qui transportées du climat de leur contrée étrangère, font amicalement passer leurs frondaisons dans le sein d’une mère qui leur est inconnue, dans la tombe froide en contrée étrangère ; car la terre, qui n’est pas à leur mesure, ne nourrit pas leurs tristes fleurs.

Elle annonce le destin malheureux de la jeune fille idéale, personnage éponyme. Dès leur première rencontre on apprend qu’elle doit quitter ce monde pour lequel elle n’est pas façonnée. Créature mystérieuse venant d’ailleurs, elle est parfaitement avisée sur son sort. (Le narrateur compare le personnage de Marinka à Mignon, héroïne du roman de Johann Wolfgang Goethe Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, peinte par Friedrich Wilhelm Schadow. Celle-ci ressemblait à un ange paré d’ailes. ) Mácha apparente aussi cette femme idéale à un fantôme et à une montagne : « sa robe blanche faisait comme le vêtement blanc d’un esprit, comme l’éclat, blanc de neige, et ses cheveux noirs comme le brouillard sombre qui couronne le sommet de collines enneigées. » Ainsi, dès le commencement, la fin inexorable de Marinka se laisse lire à travers les éléments du jardin du comte Canal. La mort, « le néant » dont parle le philosophe Patočka par rapport à la conception du temps chez Mácha, sont encore une fois thématisés comme une partie de l’existence. L’attente de l’accomplissement du présage crée un suspens qui s’accentue graduellement. Le chemin qui mène à la maison de Marinka joue un rôle crucial, il est porteur de signes prémonitoires qui apparaissent au passant observateur qui l’emprunte.
La première fois que le héros s’avance vers le quartier Saint-François, il traverse la Place de la Vieille Ville. La tour de la mairie indique huit heures. Avec la date du 10 août 1833, ces indications donnent l’impression qu’il s’agit d’un récit réaliste. Or, l’heure exacte est donnée surtout pour déclencher le chronomètre qui décompte le temps restant de la vie de Marinka. Quinze minutes séparent le marcheur du logis de Marinka situé dans un quartier délabré et fangeux, derrière le couvent Sainte-Agnès,

[…] dans une rue étroite, que longeait une barrière où, passant une éminence, menait un sentier tracé par les passants. Un large et profond chenal se traînait par la petite rue devant cette maisonnette et seule une planche permettait, comme le pont –levis d’un château fort, l’accès à sa petite porte basse.

L’eau ténébreuse qui coule devant la demeure de Marinka est aussi porteuse d’une signification funèbre. L’eau qui couvre le pèlerin à la fin du Pèlerinage aux Monts-des-Géants est une image de la « substance symbolique de la mort ». Le philosophe Gaston Bachelard désigne ainsi ce motif dans l’œuvre d’E. A. Poë. D’après Gilbert Durand, « l’eau devient même une directe invitation à mourir », elle invite aussi au voyage sans retour car « l’eau qui coule est la figure de l’irrévocable ». Le chenal crée un obstacle, une limite qu’il faut enjamber ou traverser. La passerelle primitive qui sert à ces fins est fort instable et le visiteur s’y engage en risquant de glisser dans les eaux impures. Le passant ressemble à Orphée allant sauver Eurydice. Mais il doit partir en la laissant en proie à son sort car un autre voyage, cette fois-ci au chevet d’un ami malade, l’attend. La scène à laquelle assiste Hynek avant d’entrer dans la maison montre à nouveau le danger que représente le cours d’eau sombre. Un jeune garçon tombe dans le chenal boueux et sa mère doit l’en extirper. La stupéfaction de cette dernière est suivie d’une colère violente. Le narrateur, qui est aussi le témoin du spectacle, compare la femme à Jupiter. Cette image est fortement ironique. La figure de la mère est mise en lien avec le père mythique, le dieu des dieux. Elle dispose de la foudre qui fut donnée à Jupiter par les Cyclopes pour les avoir délivrés du Tartare.
Le motif du temps annonciateur de la mort constitue le fil rouge de ce récit voire de toute œuvre de Mácha. Lorsque le personnage principal retourne à la maisonnette de Marinka pour la seconde fois, il longe la Vltava et observe les femmes en train de décharger la poterie des barques accostées devant le couvent Sainte-Agnès. Après avoir fait ses adieux à Marinka, en descendant la rue, il renverse une hotte pleine de vaisselle. Les tessons roulent jusqu’à la rivière où ils seront ensevelis. Le même sort atteindra le père de Marinka qui se noie dans la rivière.
Le paysage pragois décrit dans ce court récit n’est constitué que de quatre points de repère : du jardin du comte Canal et du parc Wimmer, de l’horloge de la mairie de Prague, du quartier Saint François et de la Vltava. On ne trouverait point dans Marinka de descriptions réalistes. Chaque lieu joue un rôle symbolique. Daniela Hodrová conclut dans son article intitulé « La Symbolique de Marinka de Mácha » que cette œuvre traite de « la descente aux profondeurs de la réalité, au fond de l’âme. Elle est consacrée au phénomène de la terre dont le giron ambivalent est l’aboutissement de tous les chemins. » Nous avons vu que le motif de la descente est annoncé par diverses évocations de l’eau noire, symbole de la mort. La chute irréversible se reflète sur les chemins que décrit le personnage principal. L’évocation de Prague reste fortement abstraite. L’auteur mentionne les endroits connus de la capitale tchèque pour donner au texte un cadre réaliste et familier. En se référant à ces lieux il développe néanmoins les images liées au temps et à la nature ce qui fait de Marinka un récit thématiquement proche du Pèlerinage aux Monts-des-Géants et, comme l’a montré D. Hodrová, du poème Mai.

Kristýna Matysová