Jaroslav Hašek

Jaroslav Hašek

Jaroslav Hašek

Dobrý voják Švejk

Le brave soldat Chvéïk

Tome I., Chapitre IV Comment Chvéïk fut mis à la porte de l’asile d’aliénés

Lorsque, plus tard, Chvéïk racontait la vie qu’on mène à l’asile d’aliénés, il la peignait de façon singulièrement élogieuse : « Vraiment, je vois pas pourquoi les fous s’fâchent quand on les retient là-bas. On peut se traîner à poil par terre, hurler comme un chacal, enrager et mordre. Faites ça à la promenade, en pleine rue, les gens seront ébaubis mais là-bas, rien est plus banal. La liberté est si grande, là-bas, que même les socialistes n’en ont jamais rêvé. On peut se faire passer pour le Bon Dieu, la Vierge Marie, le pape, le roi d’Angleterre, pour l’empereur François-Josef, ou pour saint Venceslas, quoique ce dernier ait été tout le temps ligoté et nu et qu’il était couché à l’isolement. Il y en avait aussi un qui criait qu’il était archevêque, mais il ne faisait rien d’autre que de bouffer et encore l’autre chose, excusez, vous voyez ce qui peut rimer avec ça, mais là-bas, pour ça, personne ne se sent gêné. Il y en avait même un qui se prenait pour saint Cyril et saint Méthode pour avoir droit à une double portion. Un monsieur de là-bas était enceint et invitait tout le monde au baptême. Parmi les internés, il y avait beaucoup de joueurs d’échec, d’hommes politiques, de pêcheurs et de boy-scouts, de collectionneurs de timbres et de photographes amateurs. Il y en avait un qui s’était fait enfermer à cause de vieilles casseroles qu’il appelait poubelles. Il y en avait un autre à qui on passait tout le temps la camisole de force pour l’empêcher de calculer quand la fin du monde aurait lieu. J’ai aussi connu là-bas quelques professeurs. L’un d’eux me suivait partout et racontait que le berceau des Tziganes est dans les Monts des Géants, et l’autre m’expliquait qu’à l’intérieur de notre planète la Terre, il y en a encore une autre qui s’y cache et qui est encore plus grande que celle qui la couvre. Tout un chacun pouvait dire ce que bon lui semblait et ce qui lui passait spontanément par la tête, comme s’il se trouvait à la Chambre des députés. De temps à autre, ils se racontaient des contes de fées et ils se battaient si pour l’une des princesses, ça avait très mal tourné. Le plus farouche était un monsieur qui se prenait pour le tome seize du dictionnaire encyclopédique d’Otto et qui priait tout le monde de bien vouloir l’ouvrir et de trouver l’entrée « relieuse à carton», sans quoi il serait perdu. Il ne s’est calmé que lorsqu’on lui a passé la camisole de force. Alors il était aux anges d’avoir été mis sous presse et il suppliait qu’on lui fasse un rognage moderne. Bref, on vivait là-bas comme au Paradis. Vous pouvez y vociférer, crier, chanter, pleurer, meugler, hurler, sauter, prier, culbuter, marcher à quatre pattes, sautiller sur une jambe, courir en rond, danser, gambader, rester accroupi toute la journée et grimper aux murs. Personne ne viendra vous dire : « Vous n’avez pas le droit de faire ça, monsieur, ce n’est pas convenable, vous avez pas honte, un homme instruit comme vous ? » Mais il est aussi vrai qu’il y a des fous totalement silencieux. Comme ce chercheur érudit qui se fourrait constamment les doigts dans le nez et une fois par jour disait : « Je viens d’inventer l’électricité. » Comme je vous le dis, les quelques jours que j’ai passés dans la maison des fous font partie des plus beaux moments de ma vie. »
En effet, le simple accueil qui attendait Chveïk à la maison des fous, lorsqu’il y fut transporté du tribunal pénal du pays pour une mise en observation, lui fit une bonne impression. On le déshabilla d’abord, lorsqu’il fut nu on lui mit une espèce de caftan et on l’amena prendre un bain, tout en le prenant sous le bras d’un air de confidence, pendant que l’un des aides-soignants l’amusait en lui racontant une histoire juive. Dans la salle de bains, on le plongea d’abord dans une baignoire d’eau chaude, puis on le retira et le mit sous une douche froide. On répéta tout cela trois fois et ensuite on lui demanda s’il avait apprécié. Chveïk dit que c’était mieux qu’aux bains près du pont Charles et qu’il aimait beaucoup se baigner. « Si en plus vous me coupez les ongles et les cheveux, rien manquera à ma plus parfaite béatitude. » ajouta-t-il avec un sourire bienheureux.
Ce vœu fut aussi exaucé et après l’avoir encore minutieusement frotté avec une éponge, on l’enveloppa dans un drap et on le transporta sur un lit dans la première section, où on le coucha, couvert d’une couverture et on le pria de s’endormir.
Encore aujourd’hui, Chveïk raconte cet épisode avec amour : « Figurez-vous qu’on m’a porté, vraiment porté, ça m’a été un moment absolument délicieux. »
Aussi s’endormit-il délicieusement dans son lit. Puis, on le réveilla pour lui imposer une tasse de lait et un petit pain. Le petit pain était déjà coupé en petits morceaux et tandis que l’un des aides-soignants tenait Chveïk par les deux bras, l’autre trempait les petits bouts dans le lait, comme on gave une oie de pommes de pin. Lorsqu’on l’eut nourrit, on le prit sous le bras et le mena aux toilettes, où on le pria d’exécuter aussi bien ses petits que ses grands besoins corporels.
Chvéïk raconte avec amour aussi ce beau moment et sans doute ne suis-je pas forcé de reproduire ici tous les mots qu’il avait pour décrire ce que l’on fit avec lui par la suite. Je noterai uniquement que Chvéïk dit : « Il y en avait un qui, pendant ce temps, me tenait dans ses bras. »
Lorsqu’on l’eut reconduit dans sa chambre, on le remit dans son lit et on le pria à nouveau de s’endormir. Une fois endormi, on le réveilla pour l’amener dans le bureau d’inspection où Chvéïk, debout et complètement nu devant deux médecins, se remémora son moment de gloire, sa conscription. Comme en aparté, ses lèvres lâchèrent :
« Tauglich. »_
« Qu’est-ce que vous dites-là ? » s’exclama un des médecins. « Faites cinq pas en avant et cinq en arrière. »
Chvéïk en fit dix.
« Mais je vous ai dit, » reprit le médecin, « d’en faire cinq.»
« Je vous en fais cadeau, de ces quelques pas, » dit Chvéïk.
Ensuite, les médecins demandèrent à Chvéïk de s’asseoir sur une chaise et l’un d’eux lui donna des petits coups sur le genou. Puis, il dit à un autre qu’il trouvait les réactions tout à faits appropriées, suite à quoi, l’autre, incrédule, hocha la tête et commença à son tour à donner des coups sur le genou de Chvéïk, tandis qu’un troisième lui ouvrait grand les paupières et examinait sa pupille. Après cela, ils se regroupèrent autour de la table et échangèrent quelques termes en latin.
« Ecoutez, savez-vous chanter ? » demanda l’un d’eux à Chvéïk.
« Ne pourriez-vous pas nous chanter une chanson ? »
« Bien sûr Messieurs, » répondit Chvéïk, « même si je n’ai ni voix ni oreille musicale, je vais quand même essayer, si vous le souhaitez, de vous faire le plaisir de vous divertir. »
Et Chvéïk commença :
Que ce moine, tout jeune qu’il est,
Le crâne dans ses mains se penchant
Sur ses joues pâles laisse couler
Deux larm’s amèr’s, ruisseaux brûlants…
Je ne connais pas la suite » poursuivit Chvéïk. « Si vous voulez, je vous chanterai celle-ci :
Que de tristesse oppressant mon cœur,
Que de douleur qui serre ma poitrine
Seule, assise, guettant mon bonheur
Là-bas, là-bas, derrière les collines…
Je ne connais pas la suite non plus, » soupira Chvéïk. « Je connais encore le premier couplet de Où est ma patrie et encore Le général Windischgrätz et les officiers de l’armée / ont commencé la guerre depuis le début de la journée et puis quelques chansons nationales comme Seigneur, garde-nous du mal et Lorsqu’on marchait à Jaromy et Mille saluts à Toi… »
Les deux médecins se regardèrent et l’un d’eux posa une question à Chvéïk : « A-t-on jamais examiné votre état psychique ? »
« A l’armée », répondit Chvéïk d’un air solennel et fier, « messieurs les médecins de l’armée m’ont officiellement déclaré idiot invétéré. »
« J’ai l’impression que vous êtes un simulateur ! » cria à Chvéïk le second médecin.
« Moi, messieurs, » se défendit Chvéïk, « je ne suis en aucun cas un simulateur, je suis un idiot véritable, vous pouvez vous renseigner au bureau de la quatre-vingt onzième division à Ceské Budejovice ou à l’Intendance à Karlin. »
Le plus âgé des médecins fit un geste de désespoir de la main et dit aux aides-soignants en désignant Chvéïk : « vous allez rendre ses vêtements à cet homme, vous le mettrez à la troisième division, couloir numéro un, puis l’un de vous reviendra et apportera tous ses dossiers dans le bureau. Et dites-leur de se dépêcher pour qu’on ne l’ait pas plus longtemps sur le dos. »
Les médecins jetèrent à Chvéïk un dernier regard consterné, tandis que celui-ci reculait, en se penchant respectueusement, en direction de la porte. À la question de l’un des aides-soignants sur ce que ce que voulait dire ce cirque, Chvéïk répondit : « Puisque je ne suis pas habillé, je suis nu et je ne veux pas montrer certaines parties à ces messieurs pour qu’ils ne pensent pas que je suis impoli ou grossier. »
A partir du moment où les assistants eurent reçu l’ordre de rendre ses vêtements à Chvéïk, ils ne prirent plus soin de lui. Ils lui commandèrent de s’habiller et l’un d’eux l’emmena à la troisième division où, avant que l’on ne rédigeât son ordre de sortie, il eut l’occasion de poursuivre ses jolies observations pendant quelques jours.

Traduction Kristýna Matysová