Josef Škvorecký

Josef Škvorecký

Josef Škvorecký

Mirákl

Miracle en Bohême

Josef Skvorecky a vintg-et-un ans à la libération de la Tchécoslovaquie en 1945. Il fait partie de ce que l’on a nommé « la génération jazz ». Ce fait prédétermine son œuvre. La musicalité, l’improvisation qui signifie la libération des contraintes formelles et officielles constituent la pierre de touche de ses romans. Parmi les éléments clefs formateurs du jeune Skvorecky, il ne faut pas oublier les auteurs anglo-américains, qu’il traduit en tchèque et son engouement pour les romans policiers.
Skvorecky est un amateur de musique et de la musicalité de la langue. Il puise de ses richesses en relatant les propos de ses personnages en langue orale et en argot. Son premier roman, Les Lâches, publié en 1958, rencontre un vif succès mais suscite un scandale. Bien que Skvorecky l’ait écrit 10 ans auparavant, à la fin des années 1940, à l’âge de 24 ans, il a dû attendre dix ans avant que la conjecture politique lui permette de le faire paraître. Les Lâches (également disponible chez Gallimard, traduit par Françoise London-Daix ; 1978). Le roman est totalement rejeté au niveau idéologique par les représentants du parti communiste. Par conséquent, il est interdit à la vente. Skvorecky doit alors attendre jusqu’en 1963, jusqu’à la période du « dégel » qui précède le Printemps de Prague pour le publier à nouveau mais cette fois-ci son roman devient un best-seller et le symbole d’une littérature libre et non-officielle. Or, lors de la première parution, en 1958, Les Lâches choque car il livre un témoignage des préoccupations des jeunes de 21 ans lors des 8 jours qui ont précédés la libération de la Tchécoclovaquie en mai 1945. Au lieu de dresser un monument aux héros qui se sont battus pour la liberté de la patrie, le narrateur, Danny Smiricky qui est un personnage autobiographique stylisé de Skvorecky, parle du jazz et des filles, donc des préoccupations propres à sa génération. Le moment historique est réduit à une suite d’événements concrets, simples, à des aperçus de la vie ordinaire. Cette attitude, qualifiée comme outrageuse et irrespectueuse par la critique louant des œuvres du style du réalisme socialiste, traduit la proximité de Skvorecky de la poétique d’un autre monstre sacré de la littérature tchèque, de Bohumil Hrabal. Les deux auteurs se rencontraient à leurs débuts lors des soirées organisées chez le poète Jiri Kolar, l’un des membres du Groupe 42, où Skvorecky a été convié par le théoricien du Groupe 1942, Jindrich Chalupecky. Le programme esthétique de ce groupe, rassemblant des artistes et poètes, avait pour but de saisir des instants de la vie quotidienne et d’effleurer ainsi la réalité dans sa vérité pure. Dans le cercle de Kolar, Skvorecky côtoie également Jan Hanc, un autre membre du Groupe 42, interdit à la publication, l’auteur d’un journal intitulé « Evénements ».
La confrontation avec les auteurs faisant partie du cercle de Kolar ne fait que renforcer la conviction que Skvorecky partage avec Hemingway, selon laquelle l’écrivain doit écrire la vérité telle qu’elle lui apparaît au moment-même où il la sent. D’où aussi le dégoût de Skvorecky envers la théorisation, envers les grands mots et envers le pathos. Enfin, il ne faut pas oublier un autre point commun de tous ces auteurs que je viens d’évoquer, l’intérêt pour l’existentialisme.

Dans sa virtuosité d’écrivain-musicien, et dans son souci de retrouver « la vérité mélodique d’un instant » comme écrit Milan Kundera (M. K., « A la recherche du temps présent ». Host 8 / 2000, p. 34) Skvorecky va jusqu’à retranscrire des nuances phonétiques des accents du tchèque parlé dans son roman L’Escadron blindé, chronique de la période des cultes. (Paru chez Gallimard dans la collection « Du monde entier » (1969) dans la traduction de François Kérel. Ce roman raconte sur un mode comique, voire burlesque, les années du service militaire de Danny Smiricky. Il s’agit d’une œuvre satirique qui décline les absurdités et les contraintes de la vie militaire d’une brave armée socialiste.

Miracle en bohême est le dernier maillon qui clôt la trilogie. Il paraît en 1972 comme le 6ème livre de la maison d’édition Sixty-eight Publishers, fondée par Josef Škvorecký et par sa femme Zdena Salivarová à Toronto au Canada où ils ont émigré après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les armées du pacte de Varsovie. 68 Publishers, qui a existé de 1971 à 1993, a publié plus de 200 (227) livres d’auteurs tchèques et slovaques dissidents, interdits de publication et également des ouvrages d’auteurs d’autres pays portant sur la Tchécoslovaquie.
Miracle en Bohême est le premier livre que Škvorecký publie en exile. L’intrigue principale de ce « roman policier politique », tel est le sous-titre du Miracle en Bohême, est basée sur un fait divers qui s’est réellement produit (en 1949 Cihost). Un « miracle » a eu lieu dans une chapelle d’un village, situé dans le roman au nord-est de la Bohême. Lors d’une messe dominicale une statue de saint Josef a bougé. Le prêtre Doufal qui célébrait la messe a été ensuite inculpé par la police d’État d’avoir mis en place un dispositif technique afin truquer le miracle et cet événement a servi de prétexte à la police pour se débarrasser du prête en question (par trop populaire) et de perpétrer des actes de répression contre l’Église, jugée comme une organisation d’opposition dangereuse. La trame du roman est tendue entre 1949, l’année où a été commis le prétendu crime et l’année 1968.
Le narrateur, Danny Smiřický, enseignant à l’École sociale de Kostelec, à la ville avoisinante, assiste à la messe mais s’assoupi au moment-même où le miracle se produit. Entre temps, devenu auteur de comédie musicales à succès, il aide à mener une investigation aux côtés du rédacteur d’un journal catholique Juzl.

Miracle en Bohême est un livre très drôle sur un fond tragique car, encore une fois, il donne un aperçu de la réalité de l’époque stalinienne et de l’année 1968 par le biais de nombreux récits et anecdotes qui s’ajoutent à la trame principale. Skvorecky affirme qu’il avait découpé de nombreuses histoires racontées dans Miracle en Bohême en morceaux, qu’il les avait posées par terre et qu’il cherchait, à l’instar d’un collage littéraire à les insérer à divers endroits. Skvorecky dit qu’il a eu recours à cette méthode, désignée par Joseph Conrad comme « une confusion délibérée » parce qu’à travers elle il a pu restituer l’image du caractère confus de l’époque des ces moments charnières dans l’histoire tchécoslovaque.
De plus, ces divers parties d’histoires, racontées par des personnages secondaires, sont épurées de commentaire de la part du narrateur, comme dans les écrits de Dickens. En imposant au lecteur d’être constamment éveillé par des bribes d’histoire, qui apparaissent dans un ordre anachronique, Skvorecky voulait mettre à l’épreuve la force de ces récits pour voir si l’on est capable de se rappeler chaque anecdote même lors que notre attention se porte sur un nouvel événement survenu dans la narration de l’intrigue principale.
Tout comme dans Les Lâches, dans Miracle en Bohême Danny Smiricky porte un regard distant, voire cynique sur les événements survenus lors du Printemps de Prague. Cette époque a été généralement considérée comme un pique culturel. C’était un moment où on a cru à la possibilité d’existance d’une société civile au sein d’un système socialiste. Cette vision idéaliste est confrontée dans Miracle en Bohême au regard sceptique du narrateur. Après un ans passé aux Etats-Unis, Danny constate :
« Au retour dans notre pays occupé après un séjour à l’étranger, retrouvais, mais en plus fort, le sentiment qui m’avait hanté pendant tout le Printemps du renouveau : celui d’être le seul à avoir les idées claires au milieu de fous ou d’ivrognes au dernier degré. »

Cette dimension existentielle de Danny, sa prise de distance et son regard désabusé et satyrique ont suscité de vives débats à l’époque de la parution du roman, car nombreux étaient ceux qui croyaient à la réussite de la transformation de la société et à sa la démocratisation. De plus, ceux qui sont restés en Tchécoslovaquie ont du subir des conséquences, ils ont dû vivre sous la normalisation.
Miracle en Bohême soulève aussi la question de la croyance. En cherchant à élucider les circonstances du miracle, Danny constate qu’il n’a pas le don de croire.
« Je pensais au prêtre martyr et j’avais envie de pleurer. Je vieillis, je deviens sentimental, me dis-je. Mais ce n’était pas l’âge. C’était que je ne comprenais pas. Que je n’y croyais pas. Que je ne croyais à rien. Que je voulais croire et que je ne pouvais pas et c’est pourquoi je voulais au moins comprendre. Quia absurdum. Quia turpe. Quia indignum. »
Cette attitude pouvait sembler provocatrice à une époque où des gens se battait pour le retour aux traditions chrétiennes de l’avant guerre ou étaient idéologiquement engagés.

Enfin, Miracle en Bohême est un livre d’une énorme richesse. Il donne une image minutieuse de toute sorte de destins et ceci, comme il a été dit, à travers de nombreux propos-témoignages. Skvorecky, en évoquant de nombreuses personnalités de la vie culturelle et politique tchécoslovaque de l’époque, dont les noms sont légèrement transformés mais reconnaissables, réussit à laisser planer un doute entre ce qui est vrai et ce qui est inventé. Ceci fait probablement aussi la force de Miracle en Bohême car c’est un roman écrit à une époque où l’absurdité de la réalité rivalisait souvent avec celle de la fiction.

Kristýna Matysová