Marek Toman et son roman Apologie de l’opportunisme (2016)

Marek Toman, écrivain tchèque, a fait ses études à la Faculté des Lettres de l’Université Charles à Prague. Tout d’abord, il a travaillé à la Radio tchèque et, depuis 1997, il est fonctionnaire d’État au Ministère des Affaires étrangères de la République tchèque. Il a écrit les recueils de poésie Já [Moi], Jedna kabina pro dva osudy [Une cabine pour deux destins] et Citoskelety [Squelettes sentimentaux). Ses nouvelles Zvláštní význam palačinek [Un sens particulier des crêpes] et Já, ideální partner [Moi, un partenaire idéal] ont été publiées sous son pseudonyme Pavel Torch. Il a écrit les romans Frajer [Un frimeur] et Veliká novina o hrozném mordu Šimona Abelese [Grande nouvelle sur le terrible meurtre de Simon Abeles]. Il est également auteur de livres pour enfants, traducteur et éditeur de l’oeuvre complet de Jiří Daniel.

Son roman Apologie de l’opportunisme est particulièrement original : le narrateur du récit est le palais Černín, l’un des plus grand palais baroques de Prague. Le palais Černín est un héros solidement posé sur la place Notre-Dame de Lorette, il s’exprime en personnage fier et grandiloquent, mais il est doté d’une souplesse habile et simultanément d’un conformisme tenace. Au cours des siècles, le palais a tout vu et en fait des commentaires. Il retrace la vie de ses maîtres : de son noble fondateur Humprecht Jan Černín de Chudenice, de Reinhard Heydrich, vice-gouverneur du Protectorat de Bohême-Moravie, qui dirige d’une main de fer le pays sous l’occupation allemande, ainsi que de Jan Masaryk, fils du premier Président de la République tchécoslovaque T. G. Masaryk et ambassadeur à Londres dans l’entre-deux-guerres, puis ministre des Affaires étrangères. C’est depuis les années 1930 que le palais Černín est le siège du Ministère des Affaires étrangères de la Tchécoslovaquie et aujourd’hui de l’actuelle République tchèque.

Le palais raconte, avec une attention particulière, les conséquences tragiques de l’attentat mortel perpétré contre Heydrich par des résistants tchécoslovaques, envoyés de Grande Bretagne, et la défenestration ou le suicide de Jan Masaryk qui reste l’un des plus grands mystères de l’histoire tchèque. Il relate avec sarcasme la manière dont les dirigeants se succèdent au Ministère des Affaires étrangères, après le coup d’État communiste de 1948, et suite à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les forces militaires des Cinq pays du Pacte de Varsovie, en 1968. Puis il rappelle avec beaucoup d’ironie la période de « normalisation » des années 1970-1980 et s’arrête à la « révolution de velours », en 1989. Le palais sympathise, de préférence, avec les puissants et considère les nouveaux maîtres accédant au pouvoir comme de grands idéalistes et des rêveurs.

Mais le palais Černín dispose aussi de sentiments tendres et entretient une relation platonique avec le couvent de Notre-Dame de Lorette, un magnifique édifice baroque, symbole de spiritualité et de compassion. Et il compare sa fierté démesurée de noble palais au caractère plébéien de la proche brasserie Au Boeuf noir. Ainsi, le livre relate l’histoire du pays de la période baroque au XXe siècle et constitue une réflexion sur les caractéristiques du peuple tchèque. Un narrateur aussi particulier que le palais Černín peut se permettre de parler, sans trop de respect, de la tendance à l’égalitarisme des Tchèques, de leur rapport difficile aux élites et d’une certaine habileté à changer d’opinion. Il rappelle ainsi, avec beaucoup d’humour, les limites à la compréhension d’autrui qui perdurent chez nous tous, même aujourd’hui.

En République tchèque, le roman Apologie de l’opportunisme a reçu le prix du Fonds littéraire tchèque.

Extrait du roman (traduit par Lenka Froulíková et Marie-France Louis)

Jan Masaryk se tourna soudainement vers Marcia : «Alors comment t’es-tu sentie ? »

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Elle le comprit aussitôt.

«Quand de l’avion j’ai vu Prague à nouveau après toutes ces années, je me suis mise à pleurer. »

« Moi aussi, j’ai sangloté. »

Il la prit par la main et la sortit de la salle de bain, ils traversèrent la chambre et retournèrent dans l’antichambre. Cette fois, Jan se dirigea tout droit vers le piano. Il l’ouvrit, il s’assit sur le tabouret et commença à pianoter sur le clavier. Marcia, légèrement, l’entoura de ses bras par derrière ; à ce moment, j’ai pu voir quel visage avait Marcia en présence de Jan, quand elle croyait que personne ne l’observait.

D’une toute autre façon s’est déroulée la rencontre vespérale avec sa sœur et ses proches collaborateurs d’autrefois, qui a eu lieu aussi dans l’appartement de Monsieur le Ministre. Quand ils se sont assis cérémonieusement, car durant les années d’occupation ils avaient perdu l’habitude d’être ensemble, la lumière s’éteignit. La fiabilité du réseau électrique et la production de l’énergie étaient, à cette époque, pour ainsi dire, incertaines. Quelques-uns tentèrent de trouver des bougies. Se fit entendre le son de nombreux placards, ouverts à tout hasard. Monsieur le Ministre se leva (et moi j’ai apprécié, car tout naturellement, il ne pouvait pas savoir où se trouvaient les bougies, mais il montrait l’exemple tel un officier qui, le premier, trace une ouverture dans les rangs de l’ennemi devant les remparts …), il heurta les genoux de quelqu’un, se cogna au coin d’un meuble et déclara : « Ici il fait noir comme dans le trou d’un cul ! » « Mais mon petit Jan ! » gronda sa sœur sur le ton familial, qui m’a fait découvrir une face, pour ainsi dire, intime de Monsieur le Ministre, une face entièrement différente de celle du populaire Honza Masaryk, connu grâce aux émissions radiophoniques, qui savait se débrouiller de tout.

« Eh bien quoi ! » dit-il, sans se laisser intimider. « Si cela s’appelait un sucre d’orge, je dirais : « Ici, il fait noir comme dans un sucre d’orge ! » Mais puisque cela se dit autrement…

Une rencontre avec l’auteur aura lieu le lundi 4 mars à la Bibliothèque universitaire Lettres – CAMPUS LETTRES ET SCIENCES HUMAINES –  Université de Lorraine-Nancy à 17h 

  • SOIREE LITTERAIRE avec Marek Toman, écrivain tchèque et diplomate. Son roman Chvála oportunismu [Apologie de l’opportunisme] est lié à l’histoire du Palais Černín, siège du Ministère des Affaires étrangères tchécoslovaques et tchèques, qui fut le théâtre d’épisodes politiques mouvementés au cours des derniers siècles.

Mme Lenka Froulíková, traductrice et professeur de tchèque à l’Université de Lorraine-Nancy

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