Rendez-moi mon ennemi !

La littérature tchèque en France après l’effondrement du bloc soviétique

par Joëlle Aluce, lauréate du Concours du meilleur essai sur la culture tchèque

Dans la préface du recueil La poésie tchèque en fin de siècle, Petr Kral affirme que « la poésie tchèque est aujourd’hui bien vivante, qu’elle oppose à elle seule, par sa richesse et sa diversité, un démenti éclatant aux affirmations – aussi superficielles que hâtives – selon lesquelles rien d’important ne se passe désormais dans la culture des pays libérés du totalitarisme communiste. »
Vingt-cinq ans après la Révolution de velours, qu’en est-il de la diffusion de la littérature tchèque en France ? Le public français s’intéresse-t-il toujours à des histoires qui n’ont plus cours que dans les manuels scolaires ? Les auteurs tchèques, inspirés hier par leur refus de l’idéologie communiste, peuvent-ils à présent écrire sur d’autres sujets ?
Pour aborder le sujet de la littérature tchèque, il est nécessaire de comprendre la réalité d’un régime répressif. Dans Le livre du rire et de l’oubli Milan Kundera nous rappelle que « pour liquider les peuples on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Et quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture, et leur invente une autre histoire. »
Ivan Kraus, quant à lui, insiste sur le quotidien des hommes et des femmes qui subissent un tel régime : « Il y a des moments où il est impossible de dire ouvertement ce que l’on pense. Il y a des pays où ces moments durent des années. Il y a des gens qui passent toute leur vie dans de tels pays. »
Pourquoi écrire quand on sait que les chances d’être publié sont inexistantes et celles d’être persécuté bien réelles ? Pour échapper au quotidien tout d’abord : « Écrire – pour Ivan Klima – c’est accéder à des lieux qui, dans la réalité, nous sont fermés, c’est pousser la porte des espaces les plus interdits. Mieux encore : c’est le pouvoir d’y inviter qui on veut.» Cet écrivain, qui a connu l’occupation allemande et grandi dans le ghetto de Terezin, sait combien écrire est aussi une forme de résistance car « par le seul fait qu’elle est acte de création, acte de liberté, la littérature s’oppose à toute forme de violence, de totalitarisme. »
Les motivations peuvent relever de l’intime, elles n’en sont pas moins considérées comme subversives : Daniela Hodrova, auteur de la trilogie Cité dolente interdite de publication jusqu’en 1989, écrit « pour sauver les vivants, mais aussi pour sortir de la non-mémoire le passé, nos morts, pour m’en sortir moi-même.» C’est toute l’histoire des Tchèques, l’exploration incessante de leur mémoire, leur résistance face à l’oubli dans lequel ils ne veulent pas sombrer.
Écrire, c’est aussi une aspiration à la paix intérieure, comme l’explique Ivan Klima lors d’une conférence donnée en Finlande en 1990 : « Dans les périodes où la liberté était absente, où l’on nous bombardait de mensonges, où il pouvait sembler que toute réalité, toute aspiration un tant soit peu noble cessait d’exister, était vouée au néant ou à l’oubli, dans ces périodes on écrivait, pour surmonter la confusion des choses.»
Si écrire a un pouvoir libérateur, quel écrivain peut se résoudre définitivement à cette « littérature du tiroir » ? Il importe de partager, de réunir tous les Tchèques, de sortir des frontières. Ainsi naissent, au début des années soixante-dix, les publications en samizdat, qui créent une solidarité unique entre écrivains et lecteurs et touchent un public éclairé hors des frontières. Les écrivains tchèques, qui avaient l’habitude de se rencontrer pour lire à haute voix leurs manuscrits, se voient interdire ces réunions. Ils décident alors de s’auto-publier. Leurs textes, dactylographiés à une dizaine d’exemplaires, sont vendus au prix de la reproduction, soit trois fois celui d’un livre imprimé. Les tirages augmentent rapidement, ainsi que la qualité des livres, reliés et illustrés. En dépit des perquisitions et des arrestations, au moins deux cents périodiques et plusieurs milliers de livres voient le jour, avec plusieurs dizaines de milliers de lecteurs pour certains titres, auxquels il faut ajouter les centaines de milliers d’auditeurs de Radio Free Europe et de The Voice of America, qui les diffusent sous forme de feuilletons. Quant aux manuscrits publiés à l’étranger, ils pénètrent clandestinement en Tchécoslovaquie grâce aux éditeurs tchèques exilés.
En France, le plus connu des auteurs tchèques est mort depuis longtemps, mais il devra attendre la Révolution de velours pour être lu dans son pays natal. C’est Franz Kafka, icône de la culture pragoise, à la fois tchèque, allemande et juive, symbole du désespoir de l’homme devant l’absurdité de l’existence. Car l’aliénation et l’exil (réel ou intérieur), le grotesque et l’absurde composent la trame des livres traduits en français. Pour le lecteur occidental, ils forment une base de réflexion et une référence sur l’état de la société et la politique tchécoslovaques. Au risque, comme l’écrit Philip Roth, « de cultiver une idée aussi vague que romantique de la muse de la censure qui régnait derrière le rideau de fer. »
Pour Milan Kundera, la peur de la censure développe pourtant l’inventivité. Dans L’ignorance, il évoque un tableau réalisé en 1955 par un peintre qui, pour avoir quelque chance d’exposer ses œuvres, compose avec les impératifs idéologiques en vigueur (le thème de la banlieue ouvrière par exemple), sans pour autant renoncer à ses désirs d’artiste (le fauvisme). Quelques années plus tard, considérant peut-être ce tableau comme le reproche permanent d’une certaine soumission au pouvoir, il l’offre à son ami Josef. Celui-ci, partant en exil, est contraint de le laisser derrière lui. Il s’en souviendra des années plus tard : « Peu après 1989, Josef avait reçu au Danemark un paquet de photos des nouveaux tableaux du peintre, créés cette fois en pleine liberté : ils étaient indistinguables des millions d’autres tableaux qui se peignaient alors sur la planète, le peintre pouvait se vanter d’une double victoire : il était totalement libre, et totalement pareil à tout le monde. »
En 1993, Milan Kundera commence ce qu’on appelle son « cycle français », ou « second cycle ». Ses romans, même s’ils sont parfois d’abord publiés en espagnol ou en italien, sont directement écrits en langue française et se ressemblent sur la forme, plus ramassée. Qu’ils traitent de la mémoire, de la valeur de l’amour ou d’un retour impossible au pays natal, l’être humain, ses paradoxes et les malentendus qui divisent ou séparent restent au centre des préoccupations de l’auteur. L’ensemble des œuvres de Milan Kundera, réunies en deux volumes, sont publiées en 2011 dans la collection de La Pléiade, une consécration rare pour un auteur vivant.
C’est en 2011 également, quarante-cinq ans après sa publication en Tchécoslovaquie, que parait en France un livre pourtant essentiel sur les conditions de vie derrière le rideau de fer. Au milieu du chemin de notre vie, signé Josef Jedlička, est un récit typiquement tchèque, qui relate l’absurdité du quotidien avec le ton ironique que prend le désespoir au pays de Kafka, quand l’urgence permet la sincérité et le renoncement à une certaine pudeur, avec la mise à nu de soi.
Après la chute du régime communiste, près de deux mille nouveaux éditeurs tchèques s’empressent de publier tout ce qui était interdit durant les quarante années précédentes, auteurs tchèques ou étrangers prohibés, ouvrages clandestins, sujets historiques, politiques ou érotiques, sans vraiment tenir compte du niveau littéraire. Certains éditeurs n’ont pas une très bonne connaissance de ce milieu, d’autres manquent d’éthique et ne voient que l’opportunité économique. Ils publient donc des centaines d’ouvrages avec des tirages bien trop importants, impossibles à écouler. Quant aux lecteurs, submergés par l’offre, il leur est difficile de faire la part des bons et moins bons auteurs. Trop souvent déçus, ils se détournent de la lecture. D’autant que la majorité des œuvres se rejoignent sur le thème qu’elles traitent, un monde totalitaire qui n’existe plus. Cette explosion de la publication atteint son paroxysme en 2001, avec un chiffre record de 15 000 titres (chiffres Salon du livre 2002). Cette période d’euphorie passée, les difficultés sont similaires à celles rencontrées partout ailleurs en matière d’édition. Dans une société devenue démocratique, l’écrivain consacre une grande partie de son temps à accompagner la diffusion de ses œuvres. Les livres peuvent alors être plutôt bien vendus que bien écrits. Sous le régime totalitaire, il importait qu’ils soient lus.
Les médias portent également leur part de responsabilité dans le désintérêt du public. En effet, une importante communication est réalisée sur les événements littéraires ou l’actualité d’auteurs connus, mais le contenu des livres n’est véritablement traité que dans les revues spécialisées et échappe ainsi au grand public. Face à un si grand nombre de nouveautés, le lecteur aurait pourtant besoin d’être guidé dans sa réflexion et son analyse.
La question des sources d’inspiration et de l’intérêt des lecteurs étrangers se pose très vite, à laquelle Ivan Klima répond avec pas mal d’optimisme : « Certes, le sort infortuné de notre Nation nous a offert des thématiques très fortes [...] Tout cela va changer, sans doute, jusqu’à un certain point du moins ! Car je pense que la société tchèque est rebelle au culte de l’élite, et que les écrivains tchèques continueront de se pencher sur les problèmes quotidiens des gens ordinaires. [...] Bien sûr, la vie d’une société évolue et, avec elle, les thèmes prédominants. Mais je ne pense pas que pour autant notre littérature perde de l’intérêt aux yeux de l’étranger.»
Le dialogue suivant, extrait de son essai De la conversation avec les journalistes, prouve pourtant combien il est difficile de croire à la diversification des sujets.
- Et qu’est-ce que vous allez écrire, à présent ?
- Qu’entendez-vous par « à présent » ?
- Eh bien, je veux dire « maintenant que vous n’avez plus à vous battre contre personne » ?
- Mais je ne suis pas un soldat !
- Mais enfin, votre vie a changé du tout au tout. Vous ne pouvez plus écrire sur la même chose.
- Pourquoi pas ?
- Mais, le totalitarisme est fini !
- Et alors ? Sur quoi voudriez-vous que j’écrive ? Sur les ordinateurs ? Les girafes ?
Car écrire en pesant ses mots pour éviter la censure, réfléchir avant de parler y compris chez soi pour détourner l’attention des micros, se déplacer avec dans ses pas l’ombre du mouchard… cette expérience d’un monde clos et surveillé a fatalement influencé le caractère des Tchèques dont l’ordinaire était de « dire une chose et en penser une autre ». Habitués à l’abstraction et à la dissimulation, l’adaptation à la liberté d’expression ne va pas de soi : « Nous en arrivâmes à une telle maîtrise des codes secrets qu’à la fin, il ne nous vint même pas à l’esprit de communiquer entre nous de façon normale. » raconte Ivan Kraus dans Réunions de famille. Fort logiquement, de nombreux auteurs s’inspirent de leur propre vie pour alimenter leurs fictions, ou publient des œuvres ouvertement autobiographiques. Ce genre nouveau suscite beaucoup de curiosité et remporte un vif succès, avant d’être galvaudé. Tous les épisodes de la vie d’un auteur ne justifient pas un livre et l’anecdote, pour être intéressante, doit avant tout être bien racontée.
L’écrivain de langue tchèque le plus lu et l’un des plus traduits est Michal Viewegh. Peu après la chute du Mur, il s’impose sur la scène littéraire grâce à un style vif, un humour particulier…et un très grand succès public. Auteur de best-sellers, adapté au cinéma, il n’est guère apprécié des critiques qui lui reprochent une certaine facilité. L’auteur, qui aime à s’essayer à de nouveaux genres, se retourne alors contre eux dans ses écrits, avant de se lancer dans le roman politique : « J’ai toujours voulu écrire un roman policier et quand je me suis mis à l’écrire, je ne pouvais logiquement pas éviter la réalité actuelle. Quand j’ai commencé à écrire La mafia à Prague, je me suis renseigné sur l’existence de l’agence ABL, dans le 11e arrondissement de Prague, qui suivait, filmait par des caméras secrètes et agressait physiquement des militants civiques et des hommes politiques. Je trouverais lâche d’abandonner ce sujet pour un thème policier plus élégant. » Dans son roman suivant, Le froid vient du château, Michal Viewegh s’attaque plus directement au pouvoir en place et donne à ses personnages les noms véritables d’hommes et de femmes politiques alors en exercice. Les événements confirmeront par la suite le sérieux de ses sources et de son analyse, mais l’écrivain n’est guère en mesure de s’en réjouir. Victime d’un grave accident cérébral dont il peine à se remettre, il porte sur la vie et l’écriture un regard changé : « J’espère quand même écrire encore quelque chose qui ne sera pas banal. Les sujets auxquels j’ai pensé avant l’accident, par exemple des histoires d’amour, me semblent aujourd’hui complètement caduques et sans profondeur. Beaucoup de sujets de ce genre ne m’intéressent plus. » Le retour à la littérature de Michal Viewegh se fera peut-être avec la relation de cette difficile expérience personnelle et le regard neuf de celui qui a survécu.
À Paris, lors du 27e Salon du livre, Vladimir Novotny dresse un état des lieux de la littérature tchèque : « Les membres de la génération littéraire la plus ancienne, à quelques heureuses exceptions près, ayant abandonné les problèmes de la vie contemporaine, reviennent dans leurs livres – à condition qu’ils en écrivent – assez souvent dans le passé. La nouvelle génération d’écrivains dirige, elle, son attention vers les thèmes et dilemmes de notre société postmoderne [...] que cela soit l’effet de l’influence néfaste du marché ou des stratégies commerciales jouant avec la demande des lecteurs. En tout cas, au seuil du troisième millénaire, les problèmes contemporains ne trouvent d’écho que très lentement dans les œuvres tchèques écrites en prose.»
L’œuvre de Jachym Topol est significative. L’action de son roman Ange exit se déroule à Prague, ville funeste truffée de pièges. Le héros, créateur d’une drogue nouvelle, se débat dans un monde incertain, entre épouvante, fantastique et aventure. Dans son livre suivant, Travail de nuit, Jachym Topol revient à la réalité en narrant l’histoire de deux jeunes garçons pendant l’occupation, en août 1968. Si l’écriture n’est pas exempte d’un certain fantastique, il est probable que cela soit dû à l’imaginaire et à la sensibilité du petit garçon de six ans qu’était Topol lors de l’arrivée des chars russes, expérience d’autant plus marquante que l’on appartient à une famille d’intellectuels dissidents. Publié en France en 2007, Zone cirque a pour décor la Tchécoslovaquie d’après-guerre, qu’une division de tankistes soviétiques a pour mission de transformer en parc d’attraction socialiste. Ce récit tragi-comique, peuplé de personnages grotesques, est un conte de fées sombre et noir.
Autre auteur bien connu des Français, Vlastimil Trešnak, le « Gainsbourg tchèque ». À propos de son recueil de nouvelles On ne parle pas la bouche pleine, le critique littéraire Slajchrt écrit : « Déjà la forme du récit exprime bien l’image de l’époque : l’action intentionnellement ralentie et les sous-entendus cachés évoquent l’atmosphère étouffante et pesante des années soixante-dix mieux que toute description éloquente. »
Bien que présenté comme différent des écrivains tchèques contemporains, Petr Sabagh n’échappe pas au modèle. Les mamies, paru en France en 2003, se passe pour l’essentiel à Prague durant la normalisation et se termine sur la place Venceslas un jour de novembre 1989. Les personnages sont les dignes descendants du « brave soldat Chveïk » de Jaroslav Hašek, à l’exemple de la tante Irena, devenue si sourde qu’il faut lui parler chaque jour un peu plus fort dans un monde où la vérité ne peut être révélée qu’en un murmure, ou de l’oncle Mila qui cultive des tomates en forme d’étoiles à cinq branches, en leur chantant L’Internationale pour qu’elles poussent plus vite.
La jeune génération des auteurs est principalement orientée vers la fiction et, selon Petr A. Bílek, de l’Université Charles, « ils (les auteurs) considèrent comme naturel le fait que le monde issu de leurs jeux verbaux n’intéresse que quelques centaines et non des milliers de lecteurs. Ils s’orientent en outre plus clairement vers les possibilités de publier à l’étranger : en effet, un grand nombre de textes publiés ne concernent plus seulement le contexte tchèque, ses données et ses problèmes culturels propres, mais tend de plus en plus à une universalisation du récit, dans lequel la société tchèque ne joue qu’un rôle de décor. »
C’est ainsi que de jeunes auteurs, traduits en français peu après avoir été publiés à Prague, se distinguent par le thème de leurs œuvres. Le premier livre de Petra Hulova, Les montagnes rouges, connait un succès immédiat. La jeune femme y raconte plusieurs générations d’une même famille de Mongolie, un pays qu’elle connaît pour y avoir étudié. Pour son deuxième roman, moins bien accueilli par la critique, elle prend pour décor la République tchèque mais garde ce qui fait la qualité de son écriture, une fine approche psychologique des liens qui unissent les êtres, un thème universel en somme.
À vingt-sept ans, Tomaš Kolsky, professeur et traducteur d’hébreu, publie Ruthie ou la couleur du monde, une histoire qui se déroule entre Israël et Prague. Intifada, kamikaze… le thème central, intimement lié à l’actualité, est né du désir de l’auteur de décrire sa vision du monde. Son style, très particulier, a posé quelques difficultés à Xavier Galmiche, son traducteur en français : « …une des choses qui était justement difficile à traduire dans son roman, c’est qu’il adopte le style du mail et du SMS ; et donc avec cette espèce de légèreté, un peu d’inconséquence aussi, que permet le mail. Le message du mail, c’est quelque chose qui s’efface, qui ne laisse pas de trace. »
L’entrée de la République Tchèque dans l’Union européenne a profité à sa littérature qui a bénéficié de vitrines officielles telles que « L’année de la République Tchèque en France » ou « Les Belles Étrangères » mais, avec un peu plus de dix millions d’habitants, la République Tchèque ne dispose pas d’une langue à diffusion mondiale. À cela s’ajoute un humour peu exportable et des textes qui ne prennent tout leur sens que sur le fond des conditions historiques. Le mode de vie longtemps imposé aux individus entraîne la récurrence de thèmes funèbres qui peuvent à la longue rebuter le lecteur occidental. À moins que le lectorat français, qui en a une vision plus romanesque que réaliste, continue d’apprécier ces récits à l’ambiance policière et d’espionnage, comme celle du roman de Patrik Ouředník, Classé sans suite, paru en janvier 2012. Cette histoire, qui met en scène un « indicateur furtif », est tout à la fois une satire sociale et un roman policier.
On constate donc que l’œuvre littéraire d’un auteur tchèque se confond souvent avec son histoire personnelle et celle de son pays. Vaclav Havel en est certainement la meilleure illustration aux yeux des Français. Venu au théâtre depuis les coulisses où il officiait comme machiniste, contrarié dans son désir d’études par le régime politique et ses origines familiales, Havel manie dès ses premiers écrits une ironie qui séduit rapidement hors des frontières. Confrontée aux persécutions et à l’épreuve de l’emprisonnement, son écriture évolue en fables cruelles mais drôles sur le monde absurde qui l’entoure. Il s’inscrit en cela dans la lignée de Franz Kafka, connu et apprécié des lecteurs français qui découvrent dès le collège l’auteur de La Métamorphose. La trilogie autobiographique de Vaclav Havel Audience – Vernissage – Pétition, représentée sur les scènes de France et retransmise à la radio, éclaire spectateurs et auditeurs sur le quotidien d’un homme en conflit, non seulement avec l’autorité, mais également avec une partie de la population, crispée sur son confort personnel et qui détourne le regard. C’est l’œuvre d’un homme entré en résistance, dont la propre existence lui échappe, mais qui l’observe avec un humour décapant et sans concession. Apprécié dans le monde entier pour la noblesse de ses pensées, sa lucidité et sa profonde humanité, l’homme de théâtre, véritable personnage de tragédie, accède au pouvoir dès la chute du régime. La solitude de tout écrivain et la vie publique imposée aux hommes politiques sont difficilement conciliables, mais la vie de Vaclav Havel, avec le tempérament qui est le sien, aura souvent été marquée par les contradictions. Quel autre chef d’État pourrait dire de ses discours qu’il les écrit « comme de petits poèmes » ? Retiré de la politique, Vaclav Havel envisage d’écrire ses réflexions sur le pouvoir, mais ne le fera pas. Lucide et pessimiste, il déplore alors le provincialisme tchèque et sa « petite mentalité mesquine », ainsi que la dégradation de la langue tchèque.
Le style des jeunes auteurs semble pourtant emporter l’adhésion du public comme celle des critiques. Ainsi, d’après Xavier Galmiche, « on apprécie une certaine fluidité qui a parfois des effets dévastateurs du point de vue de la grammaire, une sorte de désarticulation absolue de la langue… En fait il y a une qualité qui revient souvent : c’est la fluidité, il faut une écriture fluide, encore une fois, un peu comme le net permet d’être fluide, de se couler dans le monde. »
Des auteurs plus anciens tentent eux d’attirer ou de retenir un public particulier. La démarche d’Ivan Klima est ainsi entièrement tournée vers le lectorat français quand il publie L’esprit de Prague, recueil de nouvelles, d’entretiens, de souvenirs d’enfance et d’essais. « J’ai essayé de privilégier la variété, des sujets comme des genres, en partie pour convaincre les lecteurs francophones que les intérêts de l’écrivain réduit au silence ne se limitent pas exclusivement aux questions politiques, bien au contraire, qu’ils sont tout à fait analogues à ceux de la plupart des écrivains ailleurs dans le monde. »
Lors de l’ouverture de la Saison tchèque en France, Pavel Dostal, alors ministre de la culture de la République tchèque, déclare : « Il s’agit de démontrer que la culture tchèque a eu et aura toujours quelque chose à dire aux habitants de la République tchèque, mais aussi à la France et au monde entier. Au-delà même des Dvorak, Kupka, Forman, Kundera et autres grandes figures qu’elle donna au monde, il y a son regard spécifique, irremplaçable, singulier et inspirant.»
Dans L’idée de l’Europe en Bohême, le philosophe Jan Patočka définit les Tchèques comme « un petit peuple d’Europe centrale qui, en général, n’intéresse personne, ou presque personne en Europe », manière pour lui de provoquer et donner à réfléchir sur la relativité de « petit » peuple et sur ce qui fait la « grandeur » d’un pays.
Pour Petr Janyška, ambassadeur en France lors de la Saison tchèque : « Il n’y a pas de grandes et de petites cultures. Il n’y a que des œuvres uniques, irremplaçables, témoignant de l’espoir éternel de l’humain de s’élever vers le suprême, de se transcender.

À propos de l’auteur

Joëlle ALUCE, née en Allemagne en 1962, est rédactrice-correctrice à l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), à Ivry-sur-Seine.

 

Références

Le titre Rendez-moi mon ennemi fait référence à une chanson du groupe Psí vojáci (Chiens soldats).

Citations

Les citations de Pavel Dostal et Petr Janyška sont extraites des discours prononcés à l’occasion de l’ouverture de la Saison tchèque en France.
La citation de Vladimir Novotny est extraite d’un entretien donné à l’occasion de l’inauguration du 27e Salon du livre de Paris.
La citation de Philip Roth est extraite de l’essai Une conversation entre Ivan Klima et Philip Roth paru sous le titre Retour à Prague dans l’ouvrage L’esprit de Prague.
Le texte de l’intervention d’Ivan Klima lors de la conférence de Lahti, en Finlande, en 1990, est paru sous le titre Littérature et mémoire dans l’ouvrage L’esprit de Prague.
Les citations de Michal Viewegh sont tirées de l’interview réalisée par Václav Richter (Radio Prague) publiée sur internet le 21 septembre 2013 sous le titre Michal Viewegh, la métamorphose douloureuse d’un homme de lettres.
Le commentaire de Petr A. Bílek, traduit par Benoît Meunier, est extrait de l’introduction du Dictionnaire des écrivains tchèques. Éditions Libri, Prague (2005).
Les commentaires de Xavier Galmiche sont tirés de l’interview réalisée par Anna Kubišta (Radio Prague) le 16 juillet 2005.

 

Bibliographie


Hašek, Jaroslav. Le brave soldat Chvéïk. Traduit du tchèque par Henry Horejsi. Éditions Gallimard (1977).
Hašek, Jaroslav. Nouvelles aventures du brave soldat Chvéïk. Traduit du tchèque par Claudia Ancelot. Éditions Gallimard (1999).
Hašek, Jaroslav. Dernières aventures du brave soldat Chvéïk. Traduit du tchèque par Claudia Ancelot. Éditions Gallimard (1980).
Havel, Václav. Audience – Vernissage – Pétition. Traduit du tchèque par Marcel Aymonin et Stephan Meldegg. Éditions Gallimard (1980).
Hodrová, Daniela. Trilogie Cité dolente. Traduit du tchèque par Catherine Servant. Éditions Robert Laffont (1992, 1995 et 1999).
Hulova, Petra. Les montagnes rouges. Traduit du tchèque par Arnault Maréchal et Hana Říhová-Allendes. Éditions de L’Olivier (2005).
Jedlička, Josef. Au milieu du chemin de notre vie. Traduit du tchèque par Erika Abrams. Éditions Noir sur Blanc (2011).
Kafka, Franz. La métamorphose. Traduit de l’allemand par Alexandre Vialatte. Éditions Gallimard (1977).
Klima, Ivan. L’esprit de Prague. Traduit de l’anglais par Béatrice Dunner. Éditions du Rocher (2002).
Kolsky, Tomaš. Ruthie ou la couleur du monde. Traduit du tchèque par Xavier Galmiche. Éditions de L’Olivier (2005).
Kral, Petr (traduit du tchèque par). La poésie tchèque en fin de siècle. Éditions Sources (2000).
Kraus, Ivan. Réunions de famille. Traduit du tchèque par Miléna Braud. Éditions Noir sur Blanc (2006).
Kundera, Milan. Le livre du rire et de l’oubli. Traduit du tchèque par François Kérel. Éditions Gallimard (1985).
Kundera, Milan. L’ignorance. Éditions Gallimard (2003).
Ouředník, Patrik. Classé sans suite. Éditions Allia (2012).
Patočka, Jan. L’idée de l’Europe en Bohême. Traduit du tchèque et de l’allemand par Erika Abrams. Éditions François Million (1991).
Šabach, Petr. Les mamies. Traduit du tchèque par Maud Cling et Hana Prochazkova. Éditions Parangon (2003).
Topol, Jachym. Ange exit. Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio. Éditions Robert Laffont (1999).
Topol, Jachym. Travail de nuit. Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio. Éditions Robert Laffont (2002).
Topol, Jachym. Zone cirque. Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio. Éditions Noir sur Blanc (2009).
Třešňák, Vlastimil. On ne parle pas la bouche pleine. Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio. Éditions l’Esprit des péninsules (2000).

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