Brundibár de Hans Krása : un opéra pour enfants dans le camp de Terezín

Affiche de l’opéra pour enfants, Brundibár, de Hans Krása, Mémorial de Terezín

Brundibár est un opéra pour enfants écrit juste avant-guerre et qui a la particularité d’avoir été joué dans le camp de Terezín. Il faut le situer dans son contexte historique, connaître d’un de ses auteurs  Hans Krása et son style (L’autre auteur : Adolf Hoffmeister  ne connut pas le même destin tragique ni ne fournit le même travail qui lia Brundibár à Krása) pour enfin pouvoir appréhender cette œuvre qui eut un destin singulier.

Rappel historique 

Nous sommes en République Tchécoslovaque, état fondé en 1918, où vivent différents peuples : Tchèques, Slovaques, Polonais, hongrois et une forte minorité Allemande. Les allemands vivent dans les régions frontalières à l’Ouest de la Tchéquie. Et en 1938 ces territoires (les Sudètes) des minorités Allemandes sont cédés à Hitler lors des accords de Munich. Du 1er octobre à mars 1939, période de la IIème République, période qui prend fin par l’entrée des troupes allemandes sur son territoire avec la création du Protectorat de Bohème-Moravie et la déclaration d’indépendance de la Slovaquie qui devient un état satellite du Reich.

Tchecoslovaquie1938-1945

Tchecoslovaquie1938-1945

Reinhard Heydrich fut nommé vice-protecteur du Reich en Bohème-Moravie et sera très actif,  pour réaliser ses objectifs. Il ordonnera une classification raciale de la population.  La création de ghetto de Theresienstadt s’inscrit dans la stratégie du III ème Reich contre les populations dites « indésirables » : les Juifs, les Roms , …. et c’est Heydrich qui fut chargé d’activer les préparatifs de la solution finale en été 1941 avant la conférence de Wannsee . Il fut tué lors d’un attentat en 1942 à Prague organisé par la résistance Tchèque ce qui a entrainé de fortes représailles allemandes (déportations, arrestations, exécutions et extermination de 2 villages). En octobre 1941, avec Himmler, il a proposé à Hitler d’envoyer 60000 Juifs au ghetto de Łódz mais celui-ci étant à saturation, ce projet ne se réalise pas complètement.

La population juive dans le protectorat atteignait au 15 mars 1939 le chiffre de 118310 et en octobre 1941 soit 2 ans et demi plus tard sont recensés environ 88000 Juifs et à cette même date on a interdit aux populations juives de quitter le protectorat.

C’est en octobre 1941, lors d’une réunion qu’ Heydrich propose un projet d’aménagement d’un ghetto dans la forteresse de Terezín (Theresienstadt), comme on peut le voir sur la carte, Terezín se trouve à environ 60km au Nord de Prague. Il s’agit d’une forteresse édifiée en 1780 par l’empereur Joseph II qui l’avait nommé Theresienstadt (la ville de Thérèse en l’honneur de sa mère l’impératrice Marie-Thérèse). Sa ville de garnison, la grande forteresse pouvait abriter 6000 habitants et la petite forteresse quant à elle a servi de prison (y fut emprisonné l’assassin de l’archiduc François Ferdinand d’Autriche en 1914).

Dans la Petite Forteresse, lors de l’occupation Nazi, la Gestapo y installe aussi une prison pour les détenus politique. Le 24 novembre 1941, commence l’aménagement du site en ghetto  pour « servir de façade cachant l’opération d’extermination des Juifs ». Les Allemands ont fait croire aux autorités juives qu’il s’agirait d’un environnement protégé, et auto-administré par eux-mêmes mais bien sûr ce n’était que pure façade. Les premiers prisonniers arrivent fin novembre et ils sont autorisés à amener avec eux leurs biens les plus indispensables 50kg/personnes mais malgré les fouilles, des instruments de musique sont introduits dans le camp. A leur arrivée les familles sont séparées, les parents vont dans les « blok » et les enfants dans les « heim », des éducateurs et des instituteurs bénévoles les prenaient en charge (n’oublions pas que les métiers d’enseignement et l’enseignement sont interdits).

La disparition  de Juifs connus ou renommés aurait « suscité des questions quant au sort du peuple juif » (http://fr.wikipedia.org/wiki/camp_de_concentration_de_theresienstadt), le camp de Theresienstadt fut donc un camp de concentration, un camp de transit (centre de rassemblement vers les ghettos et les camps d’extermination) et un camp pour la propagande nazi où l’on se servait des Juifs connus pour cacher la réalité des faits. C’est-à-dire qu’il servit à désinformer l’opinion internationale sur le sort de la population juive, par exemple le camp fut embelli à l’occasion d’une visite de la Croix Rouge et un film sur les conditions de vie des Juifs y fut tourné dans un village reconstitué,  ce film a pour titre : « Theresienstadt » et pour sous-titre « Hitler offre une ville aux Juifs » et a été réalisé par un prisonnier, Kurt Gerron, qui fut  ensuite gazé à Auschwitz.

Sur 140000 Juifs amenés à Theresienstadt, 90000 furent déportés plus à l’Est, très souvent vers Auschwitz et 33000 moururent sur place. En 1945, seulement 17320 personnes sont libérées et il y avait environ 1000 enfants (alors qu’on sait que 15000 enfants sont passés par Terezín).

Malgré des conditions de vie difficiles, une vie culturelle bouillonnante s’y est développée clandestinement, ou parfois sur commande Nazi, sous l’égide d’éminents artistes Juifs comme l’auteur de Brundibár : Hans Krása.

Krasa6 (1)

Hans Krása l’auteur  de Brundibár

Hans Krása est né à Prague le 30 novembre 1899, il est issu d’une famille germanophone tout en étant allié avec loyauté à la cause Tchèque et il a une éducation de style allemand. Très  jeune, il a appris à jouer du piano puis du violon. Il rencontra très rapidement un grand succès à Prague grâce au soutien financier et aux relations de son père.

Il fut très apprécié de son vivant en France et aimait aussi beaucoup les Français, d’ailleurs en 1923, il fit des enregistrements à Paris : une Marche et une Pastorale extraite de sa Symphonie qui fut donnée au Festival de musique contemporaine de Zürich en 1926.

Il a mené un style de vie bourgeois mêlé à une vie de « Bohème » et fut un auteur peu productif qui a un style de langage musical qui lui est particulier et il est influencé par des auteurs comme Gustav Mahler, Stravinski, Schönberg ou Béla Bartók.

En 1933, il reçut le prix de composition décerné par l’Etat Tchécoslovaque pour l’opéra qu’il avait écrit d’après Le Rêve de l’oncle de Dostoïevski et qu’il avait intitulé La fidélité rêvée.

Puis il collabora avec Adolf Hoffmeister (1902-1973, auteur de livrets, de feuilletons ,de reportages) à 2 reprises. Tout d’abord en 1935 pour une pièce d’Hoffmeister,  Mládí ve hře (Jeunesse en jeu) ou encore Kleine Bühne (sa version allemande, soit La Petite scène) ; la musique de  Krása rencontra un vrai succès dont un extrait devint un succès populaire qu’il utilisa dans son Thème et Variations. Et ensuite Brundibár qui avait été écrit à l’occasion d’un concours organisé par le Ministère de l’éducation et de la culture et qui n’eut jamais lieu du fait de la situation politique à cette date. Hoffmeister quitta le Protectorat pour la France puis le Maroc et enfin New-York et est revenu en Tchécoslovaquie en 1945. Mais Hans Krása réalisa trop tard qu’il fallait partir et fut déporté à Terezín le 10 avril 1942.

Il prit une part active dans la vie musicale de Terezín et  « se tourna à nouveau vers la composition » (cf : Joža Karas, la musique à Terezín, Gallimard, 1993) : il recomposa Thème et Variations, composa Tanz en 1943 et Passacaille et fugue (cette dernière composition ne fut pas jouée à Terezín) . Et il composa aussi en 1943 une œuvre vocale : Les Trois Chants en Tchèque, œuvre intéressante puisque Krása n’avait travaillé en langue Tchèque qu’avec Hoffmeister et pour des textes plutôt naïfs et pour cette œuvre les textes ont une meilleure qualité avec une meilleur utilisation de la langue vernaculaire et montre l’intérêt de Krása pour la littérature française, principalement la poésie de Rimbaud.

Krása reçut l’ordre d’écrire une nouvelle partition d’orchestre pour Brundibár (la partition originale ayant été perdue, il ne restait que sa réduction pour piano).

A l’automne 1944, la Croix Rouge s’en était retournée, bernée par les Nazis, et les films de propagandes étaient réalisés ; Hans Krása n’était donc plus utile pour les Nazis. Il fut alors déporté et gazé à Auschwitz le 17 octobre 1944.

Ainsi donc beaucoup de musiciens comme Hans Krása se sont retrouvés à Terezín et il en découle une activité musicale importante avec surtout des chants, des chorales et aussi des récitals, de la musique de chambre et des opéras. Les instruments de musique étaient amenés clandestinement (parfois démontés) au camp et la musique y était prohibée au départ mais les Nazis découvrirent rapidement ces concerts clandestins, cependant ils finissent rapidement par encourager ces représentations car cela prévenait les troubles et l’agitation à l’intérieur du camp : comme  Brundibár.

Brundibár

C’est un opéra pour enfants joué par des enfants qui est le fruit de la rencontre  et la collaboration entre Adolf  Hoffmeister et Hans Krása dans les années 30. La musique est de Hans Krása sur un livret d’ Hoffmeister et fut écrit pour un concours pour un concours prévu en 1938 et organisé par le Ministère de l’éducation et de la culture, concours (comme signalé plus  haut) qui n’eut jamais lieu.

A cette période de l’histoire, les Juifs sont bannis de la vie publique et la première représentation de Brundibár fut donnée en hiver 1942-1943 à l’orphelinat juif de Prague Belgická  ulice dans le quartier de Vinohrady où étaient encouragées les activités musicales en cachette des Allemands. La partition originale ayant disparue, tous les musiciens  jouaient à partir de la réduction pour piano. Mais de nombreuses personnes organisant cette manifestation musicale avaient déjà été déportées à  Terezín dont Hans Krása. Après une deuxième représentation, ce fut le tour des enfants d’y être déportés en juillet 1943.

Des représentations de Brundibár furent alors organisées à  Terezín après que Hans Krása ait pu reconstituer la partition à partir de sa mémoire et de la réduction pour piano. Il s’agit d’une version orchestrale pour 13 musiciens.

Brundibár signifie : le bourdon soit un personnage plutôt gentil or dans cet opéra Brundibár est quelqu’un de méchant. C’est l’histoire de deux enfants : un garçon  Pepíček et une fille Aninka dont la maman est malade et a besoin de lait. Ils sortent lui chercher du lait mais n’ont pas d’argent ; ils entendent la musique de l’orgue de barbarie de Brundibár et décident de l’accompagner en chantant mais celui-ci les chassent. Les enfants sont alors aidés de 3 animaux  : un chien, un chat et une fauvette ainsi que des enfants du quartier. Ils chantent une berceuse et les gens leur donne un peu d’argent mais Brundibár les vole. Tous les enfants aidés des animaux chassent Brundibár et récupèrent l’argent ;  l’opéra se termine sur cette victoire.

Brundibár aboie, vocifère et cela est surtout symbolique pour cet opéra écrit dans les années  1930 où l’on assiste à l’ascension d’Hitler. Ces vociférations sont une allusion très nette aux discours d’Hitler. D’ailleurs  Brundibár parle à un moment de son empire et il dit c’est mon Reich.

Le texte en lui-même est naïf puisqu’il cherche à reproduire le langage des enfants et toutes les subtilités d’accentuation de la langue tchèque ne semblent pas être maîtrisées par Krása mais la musique est très riche et atténue ces défauts.

Il semblerait que les répétitions qui avaient lieu dans le bloc L 417 durèrent 2 mois et que du fait des déportations, il fallait régulièrement remplacer les enfants et cela même quand on passe au stade de la rerpésentation. Cependant une grande partie de la production et la distribution des acteurs principaux resta la même jusqu’au bout.

Voici la production selon le site http://claude.torres1.perso.sfr.fr/Terezin/MyKrasa.html et Joža Karas, la musique à Terezín, Gallimard, 1993 :

Création à Terezin le 23 Septembre 1943, Magdeburg barracks

Direction : Rudolf Freudenfeld

Décors : František Zelenka

Direction musicale : Rafael Schächter

Zvi Cohen, harmonica

Pintă Mühlstein, Pepíček

Greta Hofmeister, Aninka

Zdeněk Ohrenstein (Ornest), The dog

Ela Stein, The cat

Rafael Herz-Sommer, The sparrow

Honza Treichlinger, Brundibár

La première eut lieu le 23 septembre 1943 dans le bâtiment Magdebourg, il y eut 55 représentations. L’opéra eut un tel succès qu’il en devint l’attraction principale du camp. D’ailleurs le chanteur jouant le rôle de Brundibár, Honza Treichlinger, s’appropria tellement bien le rôle et ayant su le rendre si humain qu’il en devint la coqueluche du public, tout en incarnant une horrible créature (cf : Joža Karas, la musique à Terezín, Gallimard, 1993).

Les représentations étaient gratuites mais il fallait un ticket pour pouvoir y assister et il était très difficile de réussir à en obtenir un car la demande était très importante. Comme les enfants représentaient l’avenir et que Brundibár était un symbolique du mal, avoir vu ou entendu cet opéra était devenu « un symbole du statut social des déportés de Terezín » (cf : Joža Karas, la musique à Terezín, Gallimard, 1993).

Le spectacle fut déménagé des bâtiments Magdebourg au grand gymnase Sokolovna qui était mieux équipé pour de la venue des envoyés de la Croix Rouge qui assistèrent à une représentation de Brundibár le 20 août 1944 et furent ainsi trompés par les Nazis sur le sort des Juifs.

Puis en novembre 1944, les 44 musiciens et enfants furent déportés vers Auschwitz.

Pour conclure on peut citer le témoignage recueilli par Joža Karas auprès de Greta Hofmeister (Aninka) qui déclare « La musique ! La musique, c’était la vie ! ».  Mais on peut dire aussi que Brundibár fut un moyen de sauvegarder dans l’adversité et dans un lieu où l’on ne pouvait diffuser l’enseignement,  une certaine idée de la justice et du droit comme cela est écrit dans la dernière strophe de l’opéra : « Celui qui aime le droit, et qui défend la loi et le droit et celui qui n’a pas peur, c’est notre ami et il a l’autorisation de jouer avec nous ».

Joža Karas, auteur de la musique à Terezín, violoniste américain de parents Tchèque a retrouvé la partition de Terezín dans les années 1970, et fut jouée lors d’une première américaine dans sa version Tchèque en 1975. Il acheta les droits d’auteur à la sœur de Hans Krása et monte une version en anglais en 1977. Brundibár devient alors un succès mondial (Japon, Australie, Italie, Israël, Canada, USA, France …..), de même que Hans Krása rencontre un certain succès post-mortem.

Voici un lien permettant de retrouver cet opéra sur Youtube : http://www.youtube.com/watch?v=273Q9OUnUUg

 

Delphine Kajczyk-Makowski, étudiante en L3 de Polonais à l’université Charles de Gaulle – Lille 3

 

Bibliographie

 

 

 

Comments are closed.